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Le ‘’khessal’’ ou la dépigmentation de la peau : une atteinte à la dignité de la femme sénégalaise(Par Ciré Aw)

Posté par: Ciré Aw| Vendredi 07 octobre, 2016 23:10  | Consulté 1950 fois  |  3 Réactions  |   
S’il y a un phénomène qui est  profondément  ancré dans les mœurs cosmétiques d’un nombre sans cesse grandissant  de femmes sénégalaises, c’est sans doute le ’’ khessal ‘’ ou la dépigmentation de la peau. Selon l’Agence française de sécurité sanitaire  des  produits de santé en 1999 par exemple, le  taux de prévalence du phénomène de la dépigmentation de la peau chez les femmes sénégalaises était de 67%. La dépigmentation de la peau  peut être définie comme un éclaircissement de l’épiderme  en utilisant des produits chimiques (hydroquinone)pouvant être sous forme de crème, de lait de beauté, de savon de toilette ou même sous forme de piqûre appliquée par voie intraveineuse pour injecter  le corticoïde .

Pourtant cette pratique cosmétique ne cesse de causer des ravages sanitaires allant de la démangeaison au cancer de la peau en passant par les dermatophytes de la gale, les acnés, les vergetures irréversibles etc. Il  est certes  nécessaire d’épiloguer sur la dangerosité des produits chimiques nocifs  utilisés, des mélanges artisanales de substances cancérigènes préparées    et    des lésions graves et  irréversibles de cette pratique  de dénaturation de l’épiderme   à laquelle s’adonnent consciemment ou inconsciemment certaines femmes africaines en général et sénégalaises en particulier; mais il semble plus important de s’interroger sur les causes  culturelles , historiques et psychologiques  profondes qui poussent ces femmes au nombre croissant à  se livrer à une véritable   ‘’agression morbide de leur peau noire’’.

Certes lorsqu’on écoute les arguments que les femmes   dépigmentées brandissent  pour justifier  cette pratique non seulement budgétivore, néfaste pour leur santé , mais surtout  incommodante pour leur entourage surtout en période de chaleur intense ;on remarque qu’ils tournent autour du besoin de se sentir belles, de soigner leurs apparences physiques afin de mieux plaire à leurs maris ou à leurs conjoints, d’attirer le regard complice  des prétendants. C’est comme si le ‘’Khessal’’ que certaines femmes appellent ‘’leral’’ ou l’acte de s’éclaircir la peau pour sans doute mieux  faire accepter  la pratique   , serait  un atout pour rivaliser de splendeur  avec ses coépouses  ,  de polariser l’attention de son partenaire pour éviter qu’il ne regarde ailleurs, un plus  pour  accroître sa capacité séductrice, de mettre en exergue  son charme  physique , pour donner l’impression d’être au centre des égards et des regards de la société.

Ces arguments trahissent  en réalité une profonde crise identitaire de la part de ces adeptes de la dépigmentation, une dévalorisation à peine voilée de la peau noire, car elles laissent entendre  que la beauté est synonyme de clarté et que la noirceur serait avilissante. Un tel état d’esprit est le résultat  d’un long processus d’aliénation culturelle fruit d’une longue domination occidentale laquelle a réussi à  couvrir la  peau noire  de tous les maux de l’humanité et  à  installer  la honte chez  les peuples noirs au point qu’ils renient leur négritude et assimilent  le Blanc comme un modèle suprême de beauté.

L’historien et juriste tunisien Ibn Khaldoun  faisait remarquer à ce propos que :

‘’Les vaincus veulent toujours imiter le vainqueur dans ses traits distinctifs, dans son vêtement, sa profession et toutes ses conditions d’existence et coutumes. La raison en est que l’âme voit toujours la perfection dans l’individu qui occupe le rang supérieur et auquel elle est subordonnée…’’

Ce qui est paradoxal lorsqu’on observe  la junte féminine qui s’adonne à la dépigmentation  de la peau, on constate  qu’une bonne partie est instruite et a  même fait des études poussées (enseignante, journaliste, banquière, avocate, magistrate) ; mieux  certaines occupent de hautes fonctions politiques  et  administratives   (Ministre, député, directrice de société),quelques fois on constate même cette pratique chez des femmes issues de familles maraboutiques  . On n’aurait pu  penser  que l’instruction constituerait non seulement un facteur  dissuasif leur  permettant de mesurer les dangers de la perte de leur mélanine  dont le rôle   est de protéger  la peau contre les rayonnements ultraviolets ,mais qu’elle  developperait  une haute estime de leur identité de femmes noires, une profonde affirmation  de  leur africanité; au contraire, la tendance à s’éclaircir la peau semble   transcender les clivages liés au  savoir, au rang social , à la fonction ou à la profession et parait traduire une profonde crise identitaire.

À analyser en profondeur le phénomène de  la dépigmentation de la peau chez les femmes noires en général, et sénégalaises en particulier, on comprend qu’il est le résultat d’un héritage millénaire de dévalorisation de la couleur noire véhiculée par une idéologie impérialiste et raciste européocentriste comme cela transparait dans certaines expressions dégradantes où le noir est souvent assimilé au malheur  : ‘’journée noire’’,’’ chat noir’’,’’mouton noir’,etc.. C’est dans ce sens  que Mamadou Cissé , enseignant-chercheur au département linguistique de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar écrit :

Dans la langue française de l’époque, le mot noir est associé à tout ce qui est sombre. C’est également ce qui est impénétrable».

À force de distiller des préjugés d’une prétendue suprématie de la race blanche sur la race noire  par le moyen de ce que le marxiste Louis Althusser appelle ‘’ les appareils idéologiques d’État’’ à savoir l’école, les médias (télévision,  radio, cinéma, journaux) les colons ont réussi à installer un certain complexe d’infériorité dans le subconscient des populations indigènes.

C’est dans cette perspective que  Ferdinand   Ezembé, psychologue spécialiste  des communautés noires  avait pu dire :

 Cette attitude des noires par rapport à la couleur de leur peau, procède d’un profond traumatisme postcolonial. Le Blanc reste inconsciemment  un modèle supérieur….’’.

Certes ,il y aura toujours des femmes dépigmentées qui vont justifier leurs pratiques par des raisons esthétiques et parfois médicales ,mais fondamentalement  la vision qu’elles ont de la beauté est largement influencée par l’esthétique occidentale et est  tributaire   du modèle   d’une femme claire, mince, aux cheveux longs et soyeux que les médias diffusent à longueur de journée au point de faire passer la noirceur comme dévalorisante, dégradante et inesthétique. Les multinationales pourvoyeuses de produits éclaircissants  ont compris que  par le biais de la publicité, elles pouvaient pervertir  de façon subtile voire insidieuse la perception que les femmes ont de la beauté au point de les amener à chercher  à s’identifier à une ‘’toubab’’ ou à une blanche.

Il est vrai que les autorités ont légiféré  pour réglementer l’usage des produits éclaircissants, mais la solution  pour lutter efficacement contre  ce fléau de transformation chimique   et nocive de l’épiderme des femmes noires doit résider dans un travail en profondeur d’éducation qui consiste à décomplexer  ces adeptes de la dépigmentation. Il s’agira de vulgariser la riche et authentique esthétique négro-africaine fondée sur le culte de la naturalité et de la pudeur, du charme originel  et spontané pour amener nos splendides femmes noires à s’accepter telles qu’elles sont, à être fières de leur négritude telle que  le souhaitait notre poète et président Senghor .Pour cela, il conviendra de rompre avec les modèles de beautés occidentales véhiculés dans nos écoles, présentés à outrance dans nos médias en les substituant par ceux qui sont plus conformes à notre identité culturelle et   à nos idéaux esthétiques authentiques.

 L'auteur  Ciré Aw
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Commentaires: (3)
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Anonyme En Octobre, 2016 (10:24 AM) 0 FansN°:1
http://sante-medecine.journaldesfemmes.com/faq/6459-blanchiment-de-la-peau-attention-dangers
Anonyme En Octobre, 2016 (10:26 AM) 0 FansN°:2
160 produits passés au crible: 30% à 40% sont dangereux

L'Afssaps et la DGCCRF ont analysé en 2009 et en 2010 plus de 160 produits. Les analyses effectuées sur plus de 160 produits et ont mis en évidence que 30 à 40% des produits analysés étaient dangereux.
Produits interdits

L'incorporation de substances comme les dermocorticoïdes ou de dérivés contenant du mercure est interdite dans les produits cosmétiques éclaircissants de la peau.
Gels, savons, laits, crèmes

Ces produits s'utilisent sous la forme de laits corporels, de savons, de gels... Ils s'appliquent le corps seuls ou en association, une ou plusieurs fois par jour, le plus souvent pendant des années.
Des risques importants

Ces produits exposent les utilisateurs à des risques pour leur santé.
Des pathologies cutanées

Ces produits peuvent provoquer des maladies de la peau comme des infections, de l'acné, des vergetures, une atrophie, des troubles de la pigmentation....
Une augmentation du risque de maladies graves

Ces produits peuvent provoquer une augmentation du risque d'hypertension artérielle, de diabète, de complications rénales et neurologiques.
Femme enceinte ou qui allaite

Une femme enceinte ou qui allaite et utilise ces produits expose son enfant à des risques toxiques.
Sources : AFSSAPS.
La liste des médicaments concernés

La liste des produits éclaircissants identifiés en France et dans d'autres Etats membres peut être consultée sur le site de l'Afssaps.
Diabel En Octobre, 2016 (13:33 PM) 0 FansN°:3
Analyse très pertinente de ce phénomène mon cher Ciré. On attend d'autres articles.Bonne continuation.

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Ciré Aw
Blog crée le 12/04/2014 Visité 44693 fois 17 Articles 752 Commentaires 3 Abonnés

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