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Le crépuscule des valeurs au Sénégal ou le triomphe de l’immoralité

Posté par: Ciré Aw| Samedi 07 mai, 2016 03:05  | Consulté 10603 fois  |  0 Réactions  |   

Lorsqu’on évalue le Sénégal au ‘’scandalométre’’ ou  à l’’éthicométre’’-excusez des néologismes-, on ne peut pas manquer d’être  sidéré, outré par l’ampleur de la gangrène immorale  qui ronge notre pays, au point qu’on  semble assister à une inversion, à une perversion   pour ne pas dire à une érosion des valeurs. Si jadis au Sénégal, les voleurs, les violeurs, les pervers  bref les criminels faisaient profil bas lorsqu’ils avaient commis leurs forfaits, et que certains gagnés par la peur, le remords ou par la honte , le fardeau du regard social préféraient s’exiler ou se donner la mort pour ne pas déshonorer les siens et sauvegarder un minimum de réputation  ; force est de reconnaitre qu’aujourd’hui les valeurs cardinales qui fondaient la société sénégalaise telles que la dignité, l’honorabilité, la réputation, la patience, la tempérance  …sont entrain de s’affaisser comme un château de cartes devant   la puissance de l’argent, l’appât du gain, le goût du pouvoir, l’amour du luxe. Le culte de l’honneur était tellement présent dans le Sénégal d’antan que dire à une personne ‘’je te donne ma parole’’  était l’équivalent de lui donner pour gage sa précieuse  vie ou de mettre au défi son honneur, car celui-ci pour un homme de valeur est au-dessus de toutes les considérations matérielles à tel point que Shakespeare  avait pu dire :’’Tout homme attache de la valeur à la vie; mais l’homme de valeur  attache à l’honneur  une valeur  plus précieuse qu’à la vie’’.

 Aujourd’hui, le sens de l’honneur est quasiment absent du comportement de bon nombre de nos concitoyens et le respect de la   parole donnée n’a plus aucun de droit de cité et cela de la part des plus hautes autorités de l’État championnes des dires et des dédires. Le mensonge, la traitrise, la scélératesse  sont tellement monnaie courante qu’être véridique apparait comme une anomalie.

C’est d’ailleurs pourquoi la calomnie, la délation,   sont érigées  en règle de conduite .Pour cause à longueur de journée, la presse colporte des informations inexactes sur des personnes qui perdent à jamais leur  dignité et leur honorabilité. La tricherie, les magouilles, les combines malveillantes sont tellement banalisées que prendre la résolution de vivre selon la droiture devient un acte de déviance ou défiance  au sein d’une société gravement malade de ses élites politiques et de ses soi-disant  guides spirituels. En effet, au sein d’un système maffieux, d’une administration rongée par la corruption, le détournement récurrent ; vouloir vivre selon l’éthique et le sens du patriotisme devient un frein pour sa carrière voire un risque pour sa   vie, car des forces obscures, ’’ des charognes’’ macabres sans vergogne travaillent à décourager toute tentative de déverrouillage et de mise à nu d’un système de partage illicite des deniers publics. Ces administrateurs et cadres, souvent plus fortunés que les vaillants entrepreneurs, sont même   capables de vendre leurs âmes au diable pour protéger leurs sources de revenues illicites .Il suffit d’observer le train de vie plus qu’élevé de certaines catégories de fonctionnaires, de scruter les biens matériels qu’elles détiennent dans un pays aux maigres ressources ,pour comprendre que l’accumulation de biens matériels a pris le pas sur le soucis du respect du bien commun ou de la construction nationale .

Ce  qui est révoltant ,c’est moins les crimes et les violations flagrantes de la loi que  le traitement de faveur que ces bandits hauts perchés dans les plus hautes sphères de l’`État reçoivent  en prison et    l’impunité complice  dont  ils  bénéficient de la part de dame justice . Ces personnes criminelles, drapées du  manteau de la célébrité, protégées par   des lobbies  politico-religieux  et affairiste, adulées par une foule aveuglée par l’ignorance, saoulée de musique, de lutte et de danse; narguent constamment les lois du pays et n’hésitent pas à s’accorder un semblant de  virginité morale, une illusoire  renaissance publique à coup de rhétoriques ou de campagnes de séduction médiatique  que des scandales sexuels et financiers avaient sérieusement entamé. 

Peu importe  le style de vie douteux  que  certaines célébrités mènent où un niveau d’enrichissement fulgurant que connaissent certains arrivistes à la fortune injustifiable  ; ils bénéficient toujours du soutient sans faille  de certains opportunistes ,troubadours ou laudateurs   accrochés à l’idée que l’argent n’a pas d’odeur aussi longtemps qu’il permet d’ouvrir les portes de la réussite sociale  .Sans état d’âme ,les artistes, les promoteurs de lutte s’empressent d’organiser des événements  mondains, de les faire parrainer par des hommes politiques ,par des fortunés sortis de nulle part  ou  même paradoxalement  par des personnalités religieuses rien que pour amasser de l’argent sans peine. Nos artistes, nos musiciens et certaines célébrités ne se gênent plus d’ailleurs à faire de leurs productions musicales une litanie d’éloges sur des gens nanties au point que  la création artistique devient de plus en plus médiocre au profit d’un giottisme mercantiliste à peine voilée. Certains ‘’artistes’’  sans scrupule aucune n’hésitent plus  à aller courber l’échine devant le président gambien Yaya Djameh pour profiter de ses largesses ou de ‘’sa générosité’’   fruit des sacrifices de son peuple meurtri par une répression implacable.

   Le signe le plus symptomatique de cette perversion morale, c’est le rapport quasi pathologique que certains guides religieux entretiennent avec l’argent, la femme, le luxe et le pouvoir. Sous couvert de servir la religion ses prétendus guides religieux à la moralité douteuse se servent de la religion au point de lier et de délier   des alliances  avec le pouvoir en vigueur au gré de leurs passions charnelles,  et telles des girouettes, ils suivent le vent des avantages et des privilèges que pourraient leur octroyer les autorités politiques entrainant dans leur nomadisme vicieux une horde de fidèles déboussolée par la méconnaissance de la science religieuse.

Que dire du mutisme ou de la mutation de certains acteurs de la société civile qui  dans un passé récent combattaient les violations des droits  des citoyens et le tripatouillage de la constitution de l’ancien régime, mais aujourd’hui  qui  sont devenus de fervents défenseurs du régime actuel au point de cautionner   toutes ses dérives anti-démocratiques(interdiction de marche, condamnation d’opposants selon des motifs légers, non respect des règles élémentaires de passation  de marché, monopolisation des médias publics, gestion clanique … ).Bon nombre d’ ONG et de  partis politiques  sous prétexte qu’ils travaillent pour le bien du peuple, utilisent leurs organisation comme des moyens de pression et des tremplins   pour s’offrir une visibilité publique afin de bénéficier des privilèges du pouvoir.

Nos politiques ne sont  ni de gauche ni droite, ils  ont aujourd’hui divorcé avec les idéologies telles que le socialisme, le libéralisme, le communisme, ils ne sont  en réalité plus   mus par des convictions doctrinales si on observe les alliances contre-natures qu’ils nouent sur le  dos du peuple  et surtout de la facilité avec laquelle ils transhument vers le parti au pouvoir. Au fond, le seul objectif de la pléthore des formations politiques au-delà de leurs rhétoriques, de leurs querelles idéologiques de façade est de  leurrer le peuple pour accéder  au  pouvoir et s’accaparer  ainsi des ressources du pays.

 En un mot, le constat est amer, toutes les entités du pays censées défendre les valeurs religieuses, morales, démocratique sont aujourd’hui perverties par l’amour des privilèges et du pouvoir, le goût du luxe. Il reste maintenant à espérer que les rares personnes de valeurs du pays vont enfin  prendre leur responsabilité  en s’offrant en exemple de droiture en face d’un peuple sevré de modèle de moralité ,en faisant  entendre leurs voix  à défaut de s’engager socialement ou politiquement,  en faisant comprendre à la masse la primauté du savoir sur l’avoir, du mérite et du travail sur le favoritisme et la facilité , de la dignité et de l’honneur sur la cupidité et indécence morale   ,du patriotisme sur l’égoïsme   pour freiner cette marrée perverse qui submerge le Sénégal, sans cela le naufrage moral sera irréversible et lourde de conséquence pour l’avenir de notre nation.

 

 

 L'auteur  Ciré Aw